brochure d'exposition

Pour ce projet immersif, l’artiste Alfredo Jaar a demandé à 20 photoreporters de diverses nationalités de sélectionner deux de leurs photographies: la plus désespérée, et la plus porteuse d’espoir et de joie.

Inferno & Paradiso remet en question l’idée selon laquelle les innombrables images de souffrance auxquelles nous sommes soumis·e·s ont cessé de nous toucher. Elle suggère que le problème est plutôt l’anonymat des sujets: ces personnes ne peuvent pas nous rendre notre regard ni raconter leur histoire.

L’exposition interroge aussi sur ce que nous, spectatrices et spectateurs garderons de ces images.

Inferno & Paradiso

On parle souvent de l’effet insensibilisant du déferlement continu d’images de souffrance humaine dans les médias, qui anesthésie toute émotion face aux scènes que nous observons. L’exposition Inferno & Paradiso explore et remet en question cette notion, pour finir par la renverser. Selon le philosophe Jacques Rancière (Le Spectateur émancipé, 2009), il y a moins un torrent d’images qu’une mise en scène de la relation entre celles et ceux qui les produisent, et ce que ces personnes nous donnent à voir, car ce sont elles qui choisissent ce qui compte. Le problème réside plutôt dans le fait que nous voyons trop de corps anonymes, trop de corps qui ne renvoient pas le regard que nous posons sur eux.

Alfredo Jaar a invité 20 photoreporters contemporain·e·s à sélectionner deux photographies : la plus désespérée qu’elles et ils n’aient jamais prise, et celle qui véhicule le plus d’espoir, qui leur a apporté la plus grande joie. Leurs images sont présentées en projection analogique dans une installation originale, pleinement immersive.

Les photographes sollicité·e·s – originaires d’Ukraine ou d’Argentine, de Gaza ou de New York, du Congo ou des Philippines, témoins des crises humanitaires et écologiques, de petites joies intimes et d’immenses bonheurs collectifs – nous guident tel·le·s Virgile dans la Divine comédie de Dante, pour nous présenter à la fois l’enfer et le paradis. Comment relever ce défi, lorsque l’on est photographe? Et nous, observatrices et observateurs de la joie et de la douleur de l’autre, que retirons-nous de ces images? Pourquoi nous est-il impossible de rester insensibles au pouvoir de la photographie et au spectre d’émotions qu’elle fait naître?

Ce travail s’intègre naturellement dans la pratique pluridisciplinaire d’Alfredo Jaar, qui pose un regard critique sur les déséquilibres du pouvoir et sur les inégalités sociopolitiques générées par la mondialisation et le capitalisme. Inferno & Paradiso suscite une réflexion percutante et poignante sur le rôle de l’imagerie photographique et des médias dans notre société, et souligne la responsabilité de celles et ceux qui travaillent avec ce médium.

Biographie d'Alfredo Jaar

Alfredo Jaar (1956) est un artiste, archi-tecte et cinéaste d’origine chilienne, qui vit et travaille à Lisbonne, après avoir vécu plus de 40 ans à New York. Il est considéré comme l’un des artistes plasticiens les plus engagés sur les plans culturel, politique et social de notre époque. En 1994, il se rend au Rwanda pour être témoin du génocide – une expérience qui a radicalement changé sa vie et sa pratique.

Son œuvre a été largement exposée à travers le monde comme à la Biennale de Venise (1986, 2007, 2009, 2013, 2026), à

l’exposition d’art contemporain Documenta à Kassel (1987, 2002) et aux Rencontres d’Arles (2013), entre autres. Il a fait l’objet de plus de quatre-vingts monographies, dont une en 2007 au Musée Cantonale des Beaux-Arts de Lausanne. Alfredo Jaar est lauréat du prix Hasselblad (2020), du IVe Prix Albert Camus de la Méditerranée (2024) et du Prix Pictet (2025).

Ses oeuvres font partie des collections du MoMa à New York et du Guggenheim Museum, New York, de l’Art Institute à Chicago, du Museum of Contemporary Art à Los Angeles et du Los Angeles County Museum of Art, de la TATE Modern à Londres, du Centre Georges Pompidou à Paris, du Museo Reina Sofia à Madrid, du MAXXI, du MACRO à Rome et du MCBA à Lausanne, ainsi que de nombreuses institu-tions etcollections privées à travers le monde.

Le choix des photoreporters

SAMAR ABU ELOUF (1983)

Mahmoud Ajjour, 9 ans, a perdu ses deux bras dans une frappe de missile, alors qu'il fuyait son foyer. À son réveil, lorsqu'il a compris ce qui lui était arrivé, il a dit à sa mère : « comment vais-je pouvoir te serrer dans mes bras ? ». Mahmoud est actuellement soigné au Qatar.

Doha, Qatar, 28 juin 2024.

Rawan Qudeih, 15 ans, en tenue traditionnelle palestinienne, transporte des épis de blé sur la tête pendant la moisson. Elle accompagnait les fermiers sur les terres agricoles de Khuza'a.

Est de la ville de Khan Younès, sud de la bande de Gaza, 6 juin 2020.

L’enfer et le paradis ont toujours été inextricablement liés à ma vie à Gaza-ville. Lorsque j’ai été invitée à participer à ce projet, j’ai commencé à réfléchir aux images que je choisirais, dans une longue série couvrant plus de 14 années et recelant autant de contradictions que de profondeur émotionnelle. À la croisée de la souffrance et de la beauté, j’ai retenu ces deux photographies qui, pour moi, reflètent la vie et la survie, l’obscurité et la lumière.

L’image du jeune Mahmoud Ajjour incarne l’enfer de notre époque, tout particulièrement l’enfer quotidien de la vie à Gaza. Mahmoud vivait dans un paradis simple où il avait ses deux bras et jouissait de la bénédiction de pouvoir s’en servir. Maintenant qu’il en est privé, il cherche un moyen d’échapper à ce piège obscur et de vivre à nouveau, un jour, grâce à des prothèses.

La seconde photographie est celle de Rawan Qudeih, une jeune fille qui récolte non seulement du blé, mais aussi notre mémoire collective. Aujourd’hui, alors que la famine frappe toute la population gazaouie, un simple épi de blé est un rêve idyllique, qui maintient la population en vie.

Biographie de Samar Abu Elouf

Samar Abu Elouf, née en 1983, est une photojournaliste indépendante palestinienne. Depuis 2010, elle travaille comme freelance pour Reuters et The New York Times. Elle a couvert les manifestations à la frontière de Gaza de 2018-2019, et les 11 jours d’affrontements entre Israël et le Hamas. Précédemment basée à Gaza-ville, Samar Abu Eluf n’hésite pas à prendre des risques pour chroniquer les répercussions de la guerre et du manque sur les membres de sa communauté. Elle a dû abandonner son foyer à la fin de 2024.

LYNSEY ADDARIO (1973)

Des civil·e·s ukrainien·ne·s tentent de fuir le village d'Irpin sous les bombardements russes, tandis que des soldats ukrainiens s'efforcent d'empêcher les militaires russes de pénétrer dans Kiev.

Ukraine, 6 mars 2022.

Un mariage bagdadi. La période prolongée de calme relatif engendre une vague de mariages. De plus en plus de couples décident de s'unir, organisant en outre des cérémonies somptueuses qui font revivre la tradition sociale de Bagdad.

Bagdad, Irak, 2010.

Au début de l’invasion russe de 2022 en Ukraine, je travaillais comme photographe sur une voie d’évacuation de civil·e·s hors de Kiev. Les tirs de mortier se rapprochaient jusqu’à une dizaine de mètres de l’endroit où je me trouvais, tuant une mère, Tetiana Perebyinis, et ses deux enfants de 9 et 18 ans. J’ai reçu une pluie de cailloux, assez proche pour être tuée aussi. Je m’efforçais de rester concentrée sur mon travail, mais quand j’ai aperçu les petites Moon Boots et la doudoune, j’ai pensé à mes propres enfants. Il fallait que je prenne cette photographie. C’est un crime de guerre.

J’ai décidé de présenter une photographie différente, prise à Bagdad en octobre 2010, lors du mariage de Heelan Muhammad et Husham Raad. La liesse de ces deux journées contraste vivement avec la brutalité quotidienne de mon séjour en Irak de 2004 : explosions, assassinats, kidnappings (j’ai moi-même été enlevée non loin de Fallujah cette année-là). En 2010, l’espoir était revenu, les gens avaient recommencé à sortir normalement, les mariages étaient courants, et les jeunes Irakien·ne·s se sentaient suffisamment en sécurité pour faire des projets d’avenir.

Biographie de Lynsey Addario

Lynsey Addario, née en 1973, est une photojournaliste américaine de renommée internationale. Pendant plus de deux décennies, elle documente les conflits, les crises humanitaires et les problèmes auxquels sont confrontées les femmes dans le monde – notamment au Moyen-Orient et en Afrique – pour The New York Times et National Geographic Magazine.

Récipiendaire du prix MacArthur et deux fois lauréate du prix Pulitzer, elle publie sous le titre It’s What I Do (Penguin, 2015) [Tel est mon métier, (Fayard pour l’édition française)] ses mémoires qui deviennent un best-seller. Elle est également l’autrice de la monographie sur la photographie Of Love & War (Penguin, 2018).

MOTAZ AZAIZA (1999)

Nada, jeune Palestinienne, coincée sous les décombres de sa maison bombardée lors d'une frappe aérienne israélienne.

Gaza, 31 octobre 2023.

Au matin de l'Aïd, une fillette revêt sa robe palestinienne traditionnelle.

Gaza, avril 2023.

En musardant dans la foule le premier jour de l’Aïd el-Fitr, j’ai croisé une très jolie fillette vêtue d’une robe traditionnelle palestinienne. Son sourire, les couleurs et la lumière idéale pour l’œil du photographe font de cet instantané un moment de paradis. Bien plus qu’un souvenir, ce cliché concentre dans une image la joie, l’amour, la tradition et la chaleur de l’Aïd. Il me rappelle la vie et le bonheur dont mon pays était plein autrefois. Il fixe l’instantané d’un matin où l’espoir était vivant et les rires résonnaient à travers les rues. Même dans les moments les plus cruels, la beauté trouve toujours un moyen de resplendir. Malgré les événements, l’esprit de la vie reste ancré au cœur de Gaza.

Un génocide fait tout basculer. Avoir capturé l’image de Nada sous les décombres me hante. L’avoir vue prise au piège, avoir photographié son foyer en ruines, me laisse une cicatrice qui ne guérira peut-être pas. Alors que j’aurais voulu la photographier souriante et pleine de vie, j’ai pris une photographie indiciblement sombre, comme un reflet de notre douleur dans un monde qui a perdu son humanité.

Biographie de Motaz Azaiza

Motaz Azaiza, né en 1999, est un photojournaliste palestinien reconnu qui témoigne, à travers son travail, de la lutte de son peuple pour sa dignité. Sa couverture de la guerre à Gaza a été très largement suivie sur les réseaux sociaux.

La photographie de la jeune fille coincée sous des décombres après une frappe aérienne d’Israël a été classée parmi les 10 meilleures photographies de Time Magazine en 2023.

Cette même année, Motaz Azaiza a également été nommé Homme de l’année par GQ Middle East. En 2024, Time Magazine l’inclut dans sa liste des 100 personnalités les plus influentes.

VÉRONIQUE DE VIGUERIE (1978)

Carnaval dans une favela de Rio de Janeiro. Des hommes masqués appartenant au gang local qui contrôle la favela patrouillent dans les ruelles. Une enfant déguisée en chat passe devant eux en rentrant chez elle.

Rio de Janeiro, Brésil, mars 2019.

Un marchand de ballons à vélo, disparaissant presque entièrement sous un nuage chatoyant et coloré.

Pul-e-Charkhi, Afghanistan, décembre 2023.

Dans les ruelles de Rio de Janeiro, des hommes en armes, masqués, se tiennent devant une enfant pendant le carnaval, une danse pernicieuse entre réjouissances et effroi.

À des milliers de kilomètres de là, sur une route afghane poussiéreuse vers Jalalabad, un marchand de ballons pédale dans la lumière du matin, son frêle vélo submergé de couleurs éclatantes.

Ces deux instants, malgré leur éloignement géographique, se font l’écho du paradoxe de l’existence humaine. Tandis qu’une scène montre l’enfer déguisé en fête, l’autre évoque un paradis fugace, sculpté dans les épreuves de la vie. Les deux images parlent de survie, de contraste et de la quête de l’esprit humain pour faire émerger la dignité dans le chaos. À la frontière entre enfer et paradis, l’innocence et la menace coexistent, et la joie transparaît à travers les ombres, même pour une courte durée.

Biographie de Véronique de Viguerie

Véronique de Viguerie, née en 1978, est une photojournaliste française. Mue par la volonté de saisir le monde dans toute sa complexité, elle a reçu de nombreux prix.

Son travail montre qu’elle a choisi un prisme de couleurs et de nuances pour observer la vie, rejetant la vision binaire du noir et blanc. Ses photographies explorent la frontière fragile qui sépare le paradis de l’enfer, faisant émerger la beauté, les contradictions et la résilience aux endroits les plus inattendus.

MAXIM DONDYUK (1983)

Après un bombardement russe à l'entrée d'une station de métro, une femme s'effondre en pleurs devant le corps sans vie de son mari.

Kharkiv, Ukraine, 2022.

Paysage hivernal silencieux, où la nature reprend ses droits.

Zone d'exclusion de Tchernobyl, Ukraine, 2018.

Ces deux photographies sont le reflet d’émotions que j’ai ressenties et dont j’ai été témoin. La première montre une femme pleurant son époux tué par un missile devant une bouche de métro. Elle représente l’enfer, pas seulement par sa violence intrinsèque, mais aussi par la façon dont la soif de pouvoir, de domination et d’annexion engendre la destruction et la mort.

La seconde image est extraite de mon projet au long cours sur Tchernobyl. Elle montre un paysage dépourvu de vie humaine, que la nature se réapproprie peu à peu. J’y vois le paradis, non pas dans la joie, mais à travers une immobilité paisible, où l’esprit n’est plus l’esclave du désir insatiable. Il n’y a ici ni lutte, ni volonté de posséder. Les années passées à témoigner de la souffrance m’ont amené à la conclusion que l’enfer réside dans l’attachement, et le paradis dans le lâcher-prise. La paix ne naît pas du plaisir ou de la douleur, mais d’un équilibre où l’esprit est libéré de l’envie.

Bien que ces images proviennent de projets différents, leur association dessine une réflexion profonde sur le temps, la perte et la possibilité de trouver la paix intérieure.

Biographie de Maxim Dondyuk

Maxim Dondyuk, né en 1983, est un photographe et artiste ukrainien qui mêle travail de terrain, recherche historique et réflexions personnelles dans des œuvres photographiques, vidéo, textuelles et des documents d’archives. Il s’intéresse à l’histoire, à la mémoire et aux conséquences à long terme des conflits armés.

Ses projets explorent la signification de la guerre et de l’énergie nucléaire. Il a reçu la bourse W. Eugene Smith et le Prix Pictet, et ses travaux ont été exposés au Musée d’Art Moderne de Paris ainsi qu’à la Somerset House, à Londres.

ABDULMONAM EASSA (1995)

Deux sœurs syriennes unies dans les larmes après avoir survécu à une frappe aérienne.

Hamouria, Ghouta orientale, proche de Damas, 9 janvier 2018.

Un jeune garçon soudanais plonge dans le Nil en crue à al-Kalakla lors d'une inondation majeure.

al-Kalakla, district sud de Khartoum, 7 septembre 2021.

Sur cette terre, la frontière entre paradis et enfer est parfois floue, et les deux entités s’entremêlent dans le détail des événements que nous traversons.

L’enfer se révèle dans des moments comme celui où la famille Abbas perd la quasi-totalité de ses membres, tués dans un bombardement des forces du régime du dictateur Bashar al-Assad. Une étincelle de vie subsiste néanmoins au cœur de la dévastation, comme une rémanence de paradis. Les deux sœurs qui ont survécu à l’attaque portent dans leur chair les cicatrices de la peur, mais dans leurs yeux brille une surprenante détermination à s’accrocher à la vie.

Contrastant avec cette scène de mort, une autre image émerge, cette fois au cœur de la nature africaine : un enfant soudanais saute d’un arbre dans les eaux du Nil. Il rit, savourant la chaleur de la journée, comme s’il échappait un temps à la dureté du quotidien. Mais ce rire cache une autre tragédie : les mêmes eaux dans lesquelles il trouve joie et répit ont forcé des dizaines de familles à abandonner leur foyer englouti par l’inondation.

Fin et commencement, mort et survie, souvenir et émerveillement ; tous ces concepts coexistent.

Biographie de Abdulmonam Eassa

Abdulmonam Eassa, né en 1995, est un photojournaliste syrien dont la carrière débute en 2013, pendant le siège de la Ghouta orientale. Autodidacte, il se sert de la photographie pour rendre compte du quotidien de personnes ordinaires dans des zones de guerres ou post-guerre.

Installé en France en 2018, il couvre les manifestations des gilets jaunes. Plus tard, il réalise des reportages au Soudan, en Ukraine, en Syrie et au Tchad. Il retourne en Syrie en 2024, après la chute d’Assad. Son travail lui a notamment valu le Visa d’Or humanitaire du Comité international de la Croix-Rouge en 2019.

DONNA FERRATO (1949)

Garth a coincé Lisa dans leur salle de bain, cherchant à récupérer sa pipe à cocaïne. « Je l'ai cachée pour sauver notre mariage », a-t-elle dit. Il a retourné toute la salle de bain, cherchant désespérément la pipe. Et soudain, il gifle Lisa. Quand il remet enfin la main sur la pipe, il la brise violemment. « J'avais la mienne depuis le début, déclare-t-il avec mépris. J'ai voulu te donner une leçon. »

New Jersey, 1982.

Fanny accouchant. Il a fallu six heures pour faire naître le petit garçon. Fanny raconte ce qui l'a aidée à tenir jusqu'au bout. « J'étais terrifiée à l'idée de souffrir en accouchant, jusqu'à ce que ma belle-mère me dise que c'est la plus belle douleur qu'une femme puisse ressentir. »

New York, 2013.

La première photographie est celle d’une femme victime de violence domestique chez elle. Les femmes ne sont en sécurité nulle part dans le monde, pas même dans les endroits censés les protéger. Le foyer, autrefois sanctuaire, est devenu un lieu de brutalité pour d’innombrables femmes et filles battues, étranglées, violées par des maris, des petits amis ou des membres de la famille. Ces crimes ne sont ni reconnus, ni punis. Aux États-Unis en 2025, un avortement peut exposer à des sanctions plus lourdes que le viol qui a provoqué la grossesse. Voilà l’enfer: un monde où la violence fondée sur le genre est non seulement protégée, mais inscrite dans la loi.

La seconde image montre une femme en train d’accoucher. C’est ma fille, en travail chez elle. Elle met au monde son enfant au moment et de la façon qui lui conviennent. Son mari est à ses côtés, il n’exerce aucun contrôle, il est simplement présent. Ce n’est pas une performance. C’est de la confiance. La douleur est réelle, tout comme la joie immense. Voici le paradis : non pas la perfection, mais la liberté. Ce qui devient possible lorsque les femmes sont suffisamment en sécurité pour être puissantes.

Ces photographies ne sont pas antithétiques. Elles représentent le même monde. L’une révèle la violence qui persiste lorsque l’on abuse du pouvoir. L’autre montre la beauté qui émerge lorsque le pouvoir est rendu. Entre les deux, un choix à faire : quel monde voulons-nous créer ?

Biographie de Donna Ferrato

Donna Ferrato, née en 1949, est une photojournaliste américaine intrépide qui redéfinit la façon dont le monde perçoit la violence domestique. Son ouvrage iconique Living With the Enemy a été à l’origine d’un changement mondial. Depuis son livre Holy jusqu’à l’exposition publique The Wall of Silence, elle met son objectif au service de la justice.

Elle est titulaire d’un doctorat honoraire du John Jay College of Criminal Justice obtenu en 2025 et lauréate du prix W. Eugene Smith, du RFK Award, de l’IWMF Courage Award et a été nommée Artiste de l’année par Tribeca Film Festival.

JOHANNA-MARIA FRITZ (1994)

À Boutcha, des hommes chargent dans un camion réfrigéré les corps sortis d'un charnier. La ville a été occupée par les forces russes pendant environ 33 jours, au cours desquels on estime que 501 civil·e·s ont été tué·e·s. Nombre de cadavres montraient des signes de violence, blessures par balles et torture.

Boutcha, Ukraine, 7 avril 2022.

En 2022, la veille de sa consécration, Bernadette Lang (30 ans) se baigne dans le lac Fuschlsee en Autriche. Une vierge consacrée est une femme catholique qui fait le choix de rester vierge toute sa vie en signe de totale dévotion au Christ.

Ces deux images représentent pour moi l’alpha et l’oméga de l’expérience humaine. Lorsque nous sommes arrivés au moment de la libération de Boutcha, les habitant·e·s avaient traversé 30 jours d’horreur. Les rues étaient jalonnées de cadavres à différents stades de décomposition. Dans les sous-sols, nous avons découvert des civil·e·s torturé·e·s et exécuté·e·s. Des trous dans les murs marquaient l’endroit où des gens avaient été abattus. Des véhicules portant la mention « Enfants » avaient été incendiés et criblés de balles. Aucune fleur dans les jardins, mais des tombes. C’était l’enfer.

Par contraste, Bernadette dans le lac renvoie un instant purement paradisiaque. Elle flotte sur l’eau, environnée de lumière et de silence. Il ne s’agit pas de fuite, mais de la possibilité d’être en paix.

Biographie de Johanna-Maria Fritz

Johanna-Maria Fritz, née en 1994, est une photographe allemande et une conteuse visuelle. Elle partage son temps entre l’Allemagne et l’Ukraine. Elle a exposé dans des musées, des galeries d’art et des festivals du monde entier.

Son travail pour des médias internationaux se focalise sur les inégalités sociales, les conflits et l’impact des structures de pouvoir patriarcales.

Olivier Jobard (1970)

Deux hommes se sont noyés dans le retournement d'un canot pneumatique rempli de migrant·e·s, lors d'une tentative avortée de traverser l'Atlantique entre le Maroc et les Canaries, en septembre 2004.

Kingsley Kum Abang, jeune Camerounais de 22 ans, se tient avec d'autres migrants sur les hauteurs de la forêt marocaine de Gurugu, regards tournés vers Melilla, l'enclave espagnole toute proche. Maroc, juillet 2004.

En 2004, j’ai entamé le périple de la migration aux côtés de Kingsley, un jeune Camerounais de 22 ans. Sa traversée de l’Europe, plus de 10 000 kilomètres et sept pays, s’est étirée sur neuf mois exténuants. Le voyage de Kingsley a été émaillé d’épreuves physiques et psychologiques. Pendant la traversée du désert du Sahara, il a souffert d’une faim et d’une soif extrêmes. Des passeurs l’ont menacé, volé et cruellement maltraité. Au Maroc, ce fut encore pire : il a été arrêté, battu et emprisonné dans des conditions inhumaines. Son périple clandestin est devenu une odyssée brutale en quête d’une vie qu’il espérait meilleure.

À la frontière entre le Maroc et l’enclave de Melilla, Kingsley a pu contempler le sol européen pour la première fois. La « terre promise» était là, toute proche, mais hors d’atteinte. L’Europe y est entourée de hautes barrières qui en font une forteresse. Devant l’impossibilité de passer, Kingsley a tenté le tout pour le tout et s’est lancé dans la traversée par la mer, avec l’espoir d’atteindre le territoire espagnol. Sa quête de ce qu’il voyait comme un paradis l’a conduit à travers un véritable enfer.

Biographie d'Olivier Jobard

Olivier Jobard, né en 1970, est un photographe français représenté par l’agence MYOP et un réalisateur. À l’âge de 20 ans, il est propulsé dans la guerre de sa génération, le conflit des Balkans. Il va par la suite sillonner les régions les plus violentes du monde.

En France, à Sangatte, il est profondément ému par le courage des réfugiés arrivés de pays dont il a couvert les crises et les conflits. Depuis 25 ans, Olivier Jobard consacre son travail aux questions migratoires.

BÜLENT KILIÇ (1979)

L'US Air Force frappe la position de combattants de l'État islamique. On aperçoit l'un d'entre eux tout près de l'explosion, à la frontière turco-syrienne non loin de la ville syrienne de Kobané.

Syrie, 23 octobre 2014.

De jeunes chiens de berger entourent une brebis qui a été mordue par un serpent. C'est peut-être le premier apprentissage de ce que sera leur travail d'adultes.

Montagnes de Dersim, Turquie, 31 juillet 2021.

Juste avant de prendre la photographie de l’explosion, j’ai appris qu’une colline stratégique à la frontière turco-syrienne avait été prise aux combattants kurdes par les milices du groupe État islamique. Nous nous sommes positionnés juste en face de la colline, et je me rappelle avoir dit à mon ami caméraman : « Tu imagines, si la force aérienne de la coalition frappe maintenant ?». Quelques secondes après, un avion de chasse américain bombarde la colline. Je vous laisse choisir si vous voyez le paradis ou l’enfer sur cette image. Le fait que des combattants d’une organisation qui a tué des milliers de personnes, kidnappé des femmes et commis les pires crimes contre l’humanité aient été frappés par une minibombe atomique a complètement bouleversé mes émotions.

Des villageois·e·s kurdes, « Shabaks » comme elles et ils se nomment, s’installent dans les montagnes du Munzur au printemps pour gagner leur vie en vendant leur fromage. Il y a parfois des inondations, ou des ours qui entrent dans les cabanes dans lesquelles sont entreposés les fromages. Comme le trajet de retour au village depuis le plateau dure 15 jours, elles et ils passent tout l’été dans la montagne.

La vie est comme un ruban infini, et nous nous tenons juste au milieu. L’enfer et le paradis coexistent en ce monde, et parfois, il suffit de changer de perspective pour voir le paradis. La plupart du temps, cela ne dépend pas de nous.

Biographie de Bülent Kılıç

Bülent Kılıç, né en 1979, est un photojournaliste turc reconnu qui sillonne l’Europe et le Moyen-Orient pour son travail. Il se lance dans la photographie dans les années 2000 et considère sa génération comme la dernière à utiliser l’argentique.

Il a couvert la guerre en Syrie depuis les premiers jours. À son arrivée à la frontière entre la Syrie et la Turquie en 2012, il comprend que c’est aussi une frontière dans son existence, et que rien ne sera plus comme avant. Il a couvert les événements en Irak, en Ukraine et en Afghanistan.

ALICE MARTINS (1980)

Un vieil homme parcourt le cimetière de Qayyarah sous un ciel chargé d'une lourde fumée noire qui provient des champs de pétrole incendiés par des combattants en fuite de l'État islamique. Les djihadistes ont détruit toutes les pierres tombales, considérées comme contraires à l'islam, lorsqu'ils contrôlaient la ville.

Qayyarah, Irak, 20 octobre 2016.

Abu Tayf, chef d'un bataillon de l'Armée syrienne libre à Raqqa, tient dans ses bras un nouveau-né et psalmodie l'adhan, les premiers mots qu'un enfant doit entendre, selon l'islam. L'enfant lui a été apporté par un habitant qui l'a trouvé abandonné dans un jardin public.

Raqqa, Syrie, 13 juillet 2013.

Quoi de plus brutal que la guerre, incessante campagne de violence et de souffrances, intégralement orchestrée par l’être humain ? La guerre n’a rien de naturel, et semble pourtant inextricablement liée à notre existence, dans le monde que nous connaissons. Les motivations des gouvernant·e·s peuvent être fondamentalement distinctes de celles des soldats sur le terrain, et chaque conflit a ses propres spécificités. Mais toutes les guerres ont en commun une propension à faire émerger la part la plus sombre de l’humanité. Et pourtant, j’ai été frappée d’emblée par la capacité de la guerre à faire également ressortir le meilleur des hommes et des femmes qui y sont engagé·e·s. C’est ce qui me permet de garder une forme d’espoir et de répit au cœur des horreurs dont je témoigne en tant que photojournaliste de guerre. Il n’y a pas de moyen terme, la guerre est un monde d’extrêmes.

Sur la photographie du vieil Irakien, impassible au milieu des stèles funéraires brisées sous un ciel chargé, l’accablement ambiant restitue l’absence de tout espoir sous les nuages noirs d’origine humaine, et la profanation d’un lieu sacré où les défunts ont été ensevelis pour leur dernier repos.

L’image du chef rebelle portant délicatement un nouveauné sauvé d’une mort certaine après avoir été abandonné sous un soleil brûlant est un rappel de la fragilité et de la valeur inestimable de la vie humaine, qui semble frapper le soldat de stupeur.

Biographie d'Alice Martins

Alice Martins, née en 1980, est une photojournaliste brésilienne qui travaille essentiellement à des reportages sur les crises humanitaires et les conflits en Syrie, en Irak et en Ukraine. Élevée au bord de l’Atlantique au sud du Brésil, elle prend ses premières photographies avec un Kodak Instamatic en 1989.

Son travail a été publié dans Harper’s, Stern, The Smithsonian et Der Spiegel, entre autres. Elle contribue fréquemment au Washington Post.

LORENZO MELONI (1983)

Corps d'un sniper du groupe État islamique tué par un sniper irakien alors qu'il était posté dans un foyer civil.

Mosul, Irak, 2017.

Vue nocturne d'un dépôt salin. Un ruisseau rougeâtre s'écoule dans un paysage de cristaux de sel, industriel et artificiel.

Salin-de-Giraud, France, juillet 2023.

Extrait d’une lettre adressée à Alfredo Jaar : « Qu’est-ce que cet enfer et ce paradis ? Mes photographies n’illustrent ni mon enfer, ni mon paradis, mais sont plutôt une forme d’anomalie dans la structure binaire de la représentation, que je remets en question.

Le corps d’un djihadiste tué au combat : paradis pour lui, enfer pour le spectateur ? Un paysage formant comme un seuil, fermé, inaccessible. À l’instar de Virgile, nous restons au bord, incapables de traverser et d’atteindre ce que nous considérons comme divin.

Dans un monde qui simplifie et polarise, refuser les réponses à l’emportepièce n’est pas une forme d’évasion, mais plutôt d’honnêteté. Ainsi, je ne présente pas des icônes du salut ou de la douleur, mais des images qui résistent à l’interprétation univoque. L’enfer et le paradis ne sont pas là, ni dans mes photographies, ni dans l’Histoire. »

Biographie de Lorenzo Meloni

Lorenzo Meloni, né en 1983, est un photographe italien qui a consacré plus d’une décennie à documenter des conflits et à interroger les représentations qui en sont faites. Il s’appuie sur un narratif fragmenté pour explorer la construction des images qui rendent compte de l’histoire contemporaine.

Sa monographie We Don’t Say Goodbye documente la montée et la chute de l’État islamique. Il est membre de l’agence Magnum Photos, et son travail est largement exposé et conservé dans des collections publiques.

FINBARR O’REILLY (1971)

Soldats du gouvernement éthiopien, capturés par le Front de libération du peuple du Tigré, dans un camp de prisonniers de guerre dans les montagnes. La guerre civile a fait des milliers de morts ; quelque deux millions de personnes ont été déplacées et plus de cinq millions dépendent de l'aide alimentaire.

Tigré, juin 2021.

Sarah Kavuo, 15 ans (au centre), joue de la trompette dans un cimetière paroissial avec ses sœurs. Les efforts pour endiguer l'épidémie d'Ebola qui sévit dans l'est du Congo (d'ores et déjà la deuxième plus importante de l'histoire) ont peu de résultats, les agentes et agents de santé de première ligne se heurtant à une hostilité et une défiance de plus en plus marquées.

Beni, est de la République démocratique du Congo, 2019.

DARCY PADILLA (1965)

Un soignant change les vêtements de Steven et fait sa toilette à l'hôtel Ambassador de San Francisco, au plus fort de l'épidémie de sida, au début des années 1990.

San Francisco, Californie, 1994.

Elyssa vient de naître, prête à saisir le monde dans ses mains ouvertes, à la maternité d'Anchorage.

Anchorage, Alaska, 2008.

Au plus fort de l’épidémie de sida au début des années 1990, l’hôtel Ambassador est venu en aide aux hôpitaux saturés de San Francisco. Ont ainsi été accueillies des personnes pauvres qui n’avaient nulle part où aller et pour qui l’on ne pouvait plus rien, excepté l’administration quotidienne de morphine.

C’est là que j’ai rencontré Steven, avant que son compagnon Roger ne décède du sida. La plus grande peur de Steven était de mourir seul. « Je vais sans doute mourir entouré d’étrangers, écrit-il à une tante avec laquelle il n’avait jamais correspondu. Sans famille, sans ami·e·s, triste. » La photographie date de cette période. Je me rappelle avoir perçu sa tristesse, la pièce vide, l’horloge au mur. Steven a fait un signe de tête vers mon appareil photographique, puis m’a fixée du regard, entièrement nu.

Dans le hall, j’ai rencontré Julie, 19 ans, séropositive, avec son bébé de 8 jours, sa raison de vivre. J’ai documenté l’histoire de la famille de Julie pendant plus de 20 ans. Deux ans avant sa mort, j’étais à ses côtés dans la salle d’accouchement. J’ai entendu le médecin annoncer que son (dernier) bébé arrivait. J’ai réduit l’ouverture pour capter la partie la plus lumineuse de l’image. Elyssa est sortie, mains ouvertes, magnifique. J’ai été témoin de sa première respiration : libre, innocente.

Biographie de Darcy Padilla

Darcy Padilla, née en 1965, est une photographe documentaire américaine qui se consacre à des projets de longue haleine. Sa monographie Family Love retrace la vie d’une famille pendant deux décennies, abordant des questions sociales au travers d’un portrait intime.

Ses récompenses et distinctions sont nombreuses : bourse Guggenheim, la bourse W. Eugene Smith, nombreux prix World Press Photo et le prix inaugural de la Royal Photographic Society pour la photographie documentaire. Darcy Padilla est professeure d’art associée à l’université de Wisconsin-Madison.

PABLOERNESTO PIOVANO (1981)

Fabián Tomasi a travaillé dans l'agriculture depuis l'âge de 23 ans. Sa tâche consistait à charger des pesticides dans des avions qui partaient ensuite pulvériser les champs de la région. Il est mort le 7 septembre 2018 dans sa ville natale.

Basavilbaso, province d'Entre Ríos, Argentine, 29 octobre 2016.

Millaray Huichalaf est une Machi, guide spirituelle et guérisseuse de sa communauté indigène Mapuche au sud du Chili.

Communauté Roble Carimallin, Maihue, région des fleuves, Chili, 30 juin 2022.

L’enfer et le paradis sont à la fois unis et séparés par une ligne. Tous les opposés tiennent dans un même souffie.

Millaray Huichalaf rêve qu’elle est mordue par un serpent transparent, et comprend à son réveil qu’elle est devenue la rivière. Depuis lors, la Machi Millaray mène la résistance contre l’entrepreneur public norvégien Statkraft. Les deux barrages hydroélectriques en cours de construction menacent le délicat écosystème de la Pilmaiquén, rivière sacrée pour les Mapuche. La Machi Millaray a le pouvoir de lire l’eau. Elle lit l’urine de ses patient·e·s pour détecter et guérir les maladies.

Fabián Tomasi ne voulait jamais se coucher, par peur de ne pas se réveiller. En Argentine, on utilise chaque année plus de 500 millions de litres/kilos de pesticides. Fabián s’est vu diagnostiquer une polyneuropathie toxique, dont la progression l’empêchait d’absorber de la nourriture solide, de marcher normalement ou de se servir de ses mains. Jusqu’à son dernier souffie, il s’est battu pour faire entendre sa voix, incarnant le plus puissant symbole de résistance contre les produits agrochimiques d’Amérique latine.

Biographie de Pablo Ernesto Piovano

Pablo Ernesto Piovano, né en 1981 en Argentine, a reçu de nombreux prix, parmi lesquels le World Press Photo (2024), le prix Henri Nannen (2018), le Greenpeace Award (2018), le prix de la Philip Jones Griffiths Foundation (2017), ou encore celui de la Manuel Rivera Ortiz Foundation (2016).

Ses œuvres ont été exposées dans plusieurs musées et festivals à travers l’Europe. En 2023, il reçoit la subvention de niveau II du National Geographic Explorer. Il est également l’auteur de l’ouvrage The Human Cost of Agrotoxics (Kehrer Verlag, 2017).

HANNAH REYES MORALES (1990)

Détenus endormis autour d'un petit autel à la Vierge dans la prison de Manille. Aux Philippines, les hommes qui sont arrêtés peuvent passer des mois, voire des années, dans des cellules surpeuplées avant d'être inculpés, condamnés ou jugés.

Manille, Philippines, 31 octobre 2018.

Des étudiant·e·s de l'université jouent au bord de l'eau dans la capitale du Sénégal.

Plage de Yoff, Dakar, 19 mars 2023.

Enfant, je situais le paradis dans les cieux et l’enfer, dans les flammes des abysses. Sur Terre, nous sommes dans l’attente. Être photographe, c’est avoir douloureusement conscience que le paradis et l’enfer coexistent ici-bas, dans notre monde, dans des espaces que nous partageons. À mesure que j’avance dans ma pratique, cette coexistence, cette contradiction, pèsent de plus en plus lourd, et j’ai parfois l’impression d’être trop accablée pour maintenir ces deux réalités côte à côte : l’immense souffrance dont je suis témoin et le ravissement de retrouver mon bébé à la maison.

Le vocabulaire de la photographie emploie des termes comme « capture », « prise » ou « possession ». Avec le temps, j’ai développé une autre compréhension. Photographier pourrait consister à porter le poids de ce que nous voyons. Par notre attention, quelle que soit l’insignifiance de cette aide, nous accompagnons nos sujets dans l’insupportable comme dans le sublime.

Biographie d'Hannah Reyes Morales

Hannah Reyes Morales, née en 1990, est une photographe philippine qui s’attache à déchiffrer la mémoire historique et les événements actuels.

Son projet mêle photographie, son, animation et travail collaboratif pour éclairer les problèmes cruciaux auxquels sont confrontés les femmes et les enfants. Ses photographies ont été publiées dans The New York Times, National Geographic Magazine et The Washington Post.

LINDOKUHLE SOBEKWA (1995)

Après une manifestation de protestation contre les coupures de courant incessantes pendant le confinement de niveau 5.

Thokoza, Johannesburg, Afrique du Sud, 2020.

Sanele se reposant dans un champ.

Thokoza, Johannesburg, Afrique du Sud, 2021.

En Afrique du Sud, le confinement a été une plongée dans l’incertitude, frôlant l’effondrement dans les townships. Entre précarité économique, montée du chômage, coupures d’électricité prolongées et gronde sociale croissante, le quotidien a pris la forme d’une âpre lutte pour la survie et la résistance. La population a été poussée au bord du gouffre, jetée dans les rues pour exiger des comptes face aux restrictions sociales qui ont encore creusé des inégalités historiques.

L’image de Sanele allongé dans le champ offre le contraste frappant d’un instant de calme et d’introspection qui porte le poids de l’expérience collective. J’ai saisi non seulement la vulnérabilité et l’épuisement de Sanele, mais aussi un rare moment de tranquillité. La plantation devient un espace à la fois physique et métaphorique, un fragile sursis face aux turbulences de la vie du township. Plutôt que de montrer uniquement la lutte visible, j’attire l’attention sur ce qui passe souvent inaperçu : le paysage émotionnel de jeunes dont la vie traverse les multiples couches d’un traumatisme systémique. Cette image se veut le portrait de la survie, non pas à travers l’action, mais par le repos, la réflexion et l’acte simple et néanmoins radical d’exister au cœur de la crise.

Biographie de Lindokuhle Sobekwa

Lindokuhle Sobekwa, né en 1995 en Afrique du Sud, a fait ses études au Market Photo Workshop et a été sélectionné pour participer au programme Photographie et justice sociale de la fondation Magnum. Après une résidence à l’A4 Arts Foundation, il devient membre à part entière de l’agence Magnum Photos en 2022.

Il a reçu le prix artistique FNB 2023, la bourse John Kobal en 2024 et le prestigieux prix de la Deutsche Börse Photography Foundation en 2025. Son travail a été exposé à l’international.

BRENT STIRTON (1969)

Au Congo, les écogardes travaillent aux côtés des habitant·e·s pour évacuer les corps de neuf gorilles de montagne, une espèce en voie de disparition, tués dans des circonstances mystérieuses au sein du parc.

Bukima, parc national de Virunga, République démocratique du Congo, 2007.

Les réfugiées ougandaises transgenres Olivia et Pretty, dans la piscine d'un hôtel proche de leur safe house. C'est l'un des très rares endroits où elles peuvent se risquer à être elles-mêmes à l'abri des regards. Malgré leur statut de réfugiées, l'opinion publique sur l'homosexualité serait presque certainement pour elles synonyme d'arrestation et de racket.

Nairobi, Kenya, 30 septembre 2023.

L’image du gorille mort m’évoque l’enfer, car il s’agit du meurtre absurde et égoïste d’un animal sensible unique. Nous sommes tellement nombreux·ses, et eux tellement peu, et nous les tuons avant même d’avoir pu commencer à les comprendre. L’humanité saccage en continu le monde naturel, témoignant de notre part la plus sombre et condamnant notre futur et celui de nos enfants.

Sur la photographie des deux femmes transgenres dans la piscine, je vois un aperçu de l’amour, du confort et de la paix qu’apporte ce moment à celles et ceux d’entre nous qui ont la chance de le vivre. Je ne fais pas de différence entre cette évocation dans un couple transgenre ou dans tout autre modèle de couple : c’est seulement une manifestation sublime de la satisfaction du besoin le plus profond de l’espèce humaine. C’est certainement un moment de paradis.

Biographie de Brent Stirton

Brent Stirton, né en 1969, est un photographe sud-africain qui a une longue expérience de l’univers du documentaire. Son travail a été publié dans National Geographic Magazine, GEO, Le Figaro, Stern, Time, The New York Times, entre autres.

Il s’intéresse en particulier à l’intersection entre l’être humain et la nature. Brent Stirton a reçu 13 World Press Photo, et son travail sur l’environnement, ainsi que sur le VIH et le sida, a été salué par les Nations Unies.

ANASTASIA TAYLOR-LIND (1981)

Un homme pleure à côté d'un brancard taché de sang, devant les urgences du centre médical républicain.

Stepanakert, Haut-Karabakh, 4 novembre 2020.

Arina (à gauche) et Angelina (à droite) Hakobyan dans leur lit avant de se lever le matin.

Village de Kolatak, Haut-Karabakh, 23 novembre 2020.

La guerre de 2020 entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie a duré six semaines et s’est achevée le 10 novembre par un accord de paix conclu avec la médiation de la Russie. Aux termes de l’accord, l’Azerbaïdjan a conservé les territoires conquis pendant la guerre et repris le contrôle sur les districts entourant le Haut-Karabakh, pris par l’Arménie dans les années 1990.

Guerre et paix se côtoient souvent dans le quotidien des civils, avec des moments de normalité qui émergent tout près des lignes de front. Ni binaire ni linéaire, la guerre est plutôt une forme de structure qui encercle la vie familiale. J’avais photographié la famille Hakobyan et le centre médical républicain de Stepanakert en 2011, lors d’un reportage sur les répercussions de la guerre au cours d’une longue période de cessez-le-feu instaurée en 1994. L’Azerbaïdjan a repris le contrôle total du Haut-Karabakh après un blocus suivi d’une offensive militaire en 2023. La plupart des Arméniens d’origine ont fui et le Haut-Karabakh a été officiellement dissous le 1er janvier 2024.

Biographie d'Anastasia Taylor-Lind

Anastasia Taylor-Lind, née en 1981, est une photojournaliste britannico-suédoise et une poétesse qui explore les questions relatives aux femmes, à la guerre et à la violence.

Exploratrice de la National Geographic Society, elle est également titulaire d’une bourse TED et a obtenu en 2016 une bourse Harvard Nieman. Anastasia Taylor-Lind a couvert des conflits pendant 20 ans. Son premier livre, Maidan—Portraits from the Black Square, documente la révolution ukrainienne. Son premier recueil de poèmes, One Language, est publié en 2022 chez Smith|Doorstop.

LAETITIA VANÇON (1979)

Alors que l'orage éclate et que la pluie commence à tomber, des personnes qui se recueillaient devant un mémorial courent chercher un abri. Nastasia reste seule debout devant les drapeaux, dont chaque couleur témoigne d'une vie perdue. Parmi elles, celle de son frère.

Kiev, Ukraine, été 2023.

La couverture nuageuse s'ouvre, révélant Gásadalur, village enchâssé entre montagnes et mer, où une chute d'eau et le silence se rejoignent en un bref instant d'équilibre.

Îles Féroé, 2019.

Ces deux photographies se situent aux extrêmes des scènes dont j’ai été témoin : immobilité et rupture, harmonie et chagrin. Le paradis se révèle par surprise, moment fugace et lumineux où la nature et l’humanité semblent respirer d’un même souffie. Cette scène m’a rappelé que la paix n’est pas toujours grandiose, mais au contraire, souvent calme, cachée, fragile. L’enfer, en revanche, je l’ai vu à Kiev. Pas seulement dans le ciel vomissant des obus au-dessus de nos têtes, mais dans le poids du deuil qui pèse sur une jeune femme sous l’orage. La posture de Nastasia, brute et courageuse, a gravé en moi une autre vérité : l’enfer n’est pas le feu, mais l’absence, le souvenir et l’amour brutalement interrompu.

Ces images ne sont pas des opposés, elles appartiennent au même spectre d’humanité : notre façon de chercher du sens, de supporter, et la présence si souvent concomitante de la beauté et de la douleur.

Biographie de Laetitia Vançon

Laetitia Vançon, née en 1979, est une photographe française installée en Allemagne. Fréquente contributrice du New York Times, elle explore les thèmes de l’identité, de la résilience et du coût humain des événements mondiaux.

Son approche poétique du journalisme raconte des histoires intimes avec empathie et profondeur, créant un lien entre le personnel et l’universel.

Droits d'utilisation des images

Les images ci-dessous sont protégées et ne sont pas destinées à un usage presse. Seules les images du dossier de presse peuvent être utilisées à cette fin.

Impressum

Alfredo Jaar. Inferno & Paradiso est une exposition coproduite en collaboration avec l’Association culturelle On The Move pour le festival international de photographie Cortona On The Move sous le commissariat de Paolo Woods et de Kublaiklan.

Cortona

Courtesy de la Galleria Lia Rumma, Milan & Naples, et de l’artiste.

Cette exposition est accompagnée de la publication Inferno & Paradiso aux éditions L’Artiere avec textes d’Alfredo Jaar et d’Emanuele Coccia.

Graphisme
Gavillet & Cie

Impression
Printer PCL Lausanne

Traductions
Sophie Dinh, Stéphanie Klebetsanis, Julie A. Noack

Partenaire global

Partenaire de l'exposition

Partenaires Principaux