Mêlant œuvres majeures et images anonymes, l'exposition compose un parcours thématique articulé autour de sept regards – anatomique, performatif, affectif, fasciné, éthique, plastique et enfin viral – et nous invite à repenser, à travers 200 ans de photographie, les relations complexes et sensibles que nous entretenons avec le vivant.
Observer, classer, mesurer
À l'invention de la photographie, le médium se substitue au dessin scientifique. Héritier de l'histoire naturelle, le regard anatomique fait de l'image un outil qui documente, isole, compare et décompose pour rendre le vivant lisible. Microphotographies, chronophotographies, rayons X : l'animal est littéralement passé sous la loupe. L'agrandissement et l'attention au détail révèlent la beauté, mais aussi l'étrangeté des formes animales — et rappellent que ce que l'on voit dépend toujours de ce que l'on a décidé de regarder.
Montrer, dresser, poser
Cirque, ménagerie, zoo ou studio : l'animal est présenté, exhibé, dressé, orchestré. La photographie enregistre les postures, les exploits, les aptitudes inculquées par le dressage — révélant autant la société qui met en scène que l'animal ainsi montré. Entre fascination et malaise, ces images questionnent ce que nous exigeons de nos bêtes et ce que cela dit de nous : nos plaisirs, nos projections, notre sentiment de supériorité. Le regard performatif n'accuse ni n'excuse — il met en tension l'intention du spectacle et l'altérité de l'animal.
Aimer, cajoler, partager
Ici, l'animal cohabite : membre du foyer, compagnon, confident. Les images montrent les rituels du quotidien, la douceur des présences animales, la complicité qui s'installe. Des diapositives Kodachrome des années 1950 aux portraits de rue d'Elliott Erwitt, ces photographies témoignent d'une relation où l'animal est omniprésent — dans nos foyers, nos villes, nos souvenirs. On s'y voit, on s'y reconnaît, parfois on s'y console. Amitié, loyauté, mimétisme : le regard affectif dit, simplement et puissamment, ce que nous tenons à préserver.
Contempler, émerveiller, fantasmer
Terres sauvages, horizons lointains : le photographe animalier attend, observe, guette, souvent dans des conditions extrêmes, à l'affût d'un monde qui paraît éloigné du nôtre. Née chez les naturalistes du XIXe siècle, cette photographie se déploie aujourd'hui dans un contexte de sensibilité accrue à la préservation des écosystèmes. La fascination en est le moteur : faune, couleurs et lumières captivent le regard, et l'instant d'émerveillement est saisi. De la vision ample et magnifiée de Sebastião Salgado aux paysages de neige et de silence de Vincent Munier, des animaux révélés de nuit par George Shiras — pionnier de la « Wildlife Photography » — aux corbeaux inquiétants de Masahisa Fukase, chaque image partage l'intensité d'une rencontre. L'espace d'un instant, la frontière entre regardeur et regardé se dissout dans l'enchantement.
Dénoncer, témoigner, militer, soigner
Élevage intensif, captivité, abattage, expérimentation, disparition : l'image agit comme preuve. Elle alerte, documente, parfois accuse. Née des mouvements de défense du vivant apparus à la fin des années 1960, la photographie devient outil d'enquête et vecteur d'alerte — des abattoirs aux laboratoires, des lieux de captivité aux circuits du trafic. À l'ère de l'Anthropocène, le regard s'aiguise et la responsabilité de l'image aussi : jusqu'où montrer pour éveiller la conscience sans instrumentaliser la souffrance ? À côté de l'accusation, d'autres gestes émergent — réparer, prendre soin, témoigner de formes de coexistence plus justes.
Composer, hybrider, fictionner
Montage, mise en scène, fiction, hybridation : ici, l'animal devient partenaire d'invention. Le regard plastique ne cherche plus à représenter, mais à explorer ce que l'image peut fabriquer avec le vivant — créer, métamorphoser, rejouer. De la superposition de Wanda Wulz fusionnant son visage à celui d'un chat en 1932 aux fables photographiques de Karen Knorr où l'animal réécrit les récits des lieux qu'il habite, en passant par les figures sacrées de Vasantha Yogananthan, ces œuvres brouillent la frontière entre réel et imaginaire, entre représentation et invention.
L’animal viral
Depuis ses origines, Internet héberge un bestiaire qui compte aujourd'hui autant d'espèces réelles qu'imaginaires. À l'ère des algorithmes de recommandation, l'animal capte l'attention, génère des clics et dicte les tendances. Attendrissant, fascinant, « mignon » au sens que lui donnait l'éthologue Konrad Lorenz — dont la théorie du schéma-enfant explique notre sensibilité aux traits juvéniles — l'animal viral concentre et amplifie des comportements aussi anciens que la photographie elle-même. Internet n'a pas inventé notre obsession pour les images d'animaux : il l'a simplement rendue visible à l'échelle du monde.