Corinne Vionnet et la culture de l'excès

Images en vue

J'ai réalisé que ce n'était pas seulement l’acte de photographier qui m'intéressait, mais plutôt l'image, l'influence de l'image.

Corinne Vionnet

Corinne Vionnet (Suisse, 1969) figure parmi les premières artistes à s’être intéressée à notre consommation frénétique d’images sur internet. Depuis plus de vingt ans, elle ne cesse d’explorer et de réinterpréter les clichés de nos voyages touristiques qui circulent en une boucle sans fin sur nos écrans.

Commande de Photo Elysée, Going Nowhere est un livre d’artiste qui décrit un monde saturé d’images. Prenant la forme d’un Rolodex – cet objet autrefois omniprésent sur les bureaux avant l’ère du numérique – il devient entre ses doigts un dispositif d’images qui interroge la mémoire de nos sociétés contemporaines.

En faisant tourner le Rolodex, les spectateur·ices activent 444 fiches imprimées recto-verso qui construisent les deux faces d’une même histoire. D’un côté, des captures d’écran d'un trafic continu capté de nuit par des caméras de surveillance, qui défilent comme un long plan-séquence. De l’autre, des images glanées sur internet qui évoquent le désir de partir loin et de se sentir libre. Lorsqu’il tourne, le Rolodex engendre un léger bruit, un cliquetis, qui rythme et fragmente la manière de visionner les images. Tout comme la roue de la fortune, Il tourne de façon aléatoire, soumettant le regard au hasard. Le titre revient sans cesse, telle la petite musique lancinante du destin : Going Nowhere. Vers nulle part. Une destination qui sonne comme un mauvais présage.

Le Rolodex active notre mémoire. À première vue, certains motifs sont immédiatement reconnaissables : le soleil, le palmier, l’avion… Ils appartiennent à l’iconographie des vacances et portent la promesse d’évasion et d’un repos bien mérité. Les images sont persistantes. Très vite s’installe une sensation de déjà vu, oscillant entre ennui et stupeur, entre le confort rassurant de la routine et l’angoisse d’un cercle vicieux.

Séquence après séquence, le sublime laisse alors place au chaos, comme si le regard brûlait sous l’excès d’expositions. Corinne Vionnet joue sur l’accumulation, la superposition, la transparence des images, à travers des juxtapositions tantôt discrètes, tantôt brutales. Par ces procédés, elle opère la déconstruction des symboles d’un « ailleurs » idéalisé. Une forme de résistance émerge progressivement face à la machine qui fabrique les rêves. L’océan s’assombrit, les palmiers s’enflamment, les fumées blanches des avions dans le ciel se croisent évoquant un écran brisé, les plages saturent jusqu’à l’étouffement, les bateaux de croisière s’empilent comme une tour de Babel prête à s’effondrer.

La lumière, elle, est hypnotique. D'abord celle des phares des voitures, puis celle du soleil. Ou est-ce un projecteur ? Omniprésente, elle ne laisse aucun répit. Tout demande à être perpétuellement vu et regardé, jusqu’à l’aveuglement. Le regard se trouve dans un espace liminal entre le monde physique et celui des écrans qui donne accès à un mirage permanent. Ainsi, des touristes prennent des selfies, tandis qu'un dinosaure échoué sur la plage croise des pyramides baignées d'une aura artificielle. Le rêve et la réalité s’entrelacent, comme absorbés dans un éternel présent.

Dans ce tourbillon d’images d’anonymes, l'artiste vient glisser par endroit des fiches imprimées sur transparent.

Des mots-slogans surgissent comme des flashs, de manière épileptique : Happy [heureux], More [plus], Fast [rapide], Better [mieux]… Des mots familiers, martelés à outrance et censés assurer le pouvoir et la réussite. Autant d’injonctions au bonheur et à la productivité qui restent imprimées dans les esprits.

Puis viennent des bribes de mémoire personnelle, trop furtives et trop ordinaires pour que l’on s’y attarde. Elles témoignent d’une expérience individuelle qui se dissout dans la masse, pour finalement laisser place à un imaginaire collectif standardisé.

Et enfin, des images glitchées renforcent l’idée d’un monde technologique en train de s'effondrer.

Dans cette culture de l'excès, Corinne Vionnet donne forme au système de circulation des images qui saturent notre quotidien de visuels normés et répétitifs. Chaque jour, plus de quatorze milliards d'images sont partagées dans un spectacle orchestré, qui ne fait plus de nous de simples spectateur·ices, mais aussi des producteur·ice·s de données éphémères. Il serait aujourd'hui impossible de se souvenir de l'ensemble des images que nous avons vues ; pourtant, elles continuent de hanter nos mémoires, bien qu’elles semblent nous mener vers nulle part.

Cette commande est soutenue par la Fondation Leenaards, partenaire du projet Résonances, qui fait dialoguer les trois musées de Plateforme 10 par des commandes thématiques à des artistes de la région.  

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