Valérie Belin aime aussi se jouer des stéréotypes, qui traversent et se transforment au gré des époques, et de leur pouvoir destructeur. "On a parfois la sensation de ne pas reconnaitre ce que l’on voit dans mes photographies, un trouble s’installe", analyse-t-elle. "C’est là que l’exercice de déconstruction du stéréotype s’opère. Un phénomène qui nous ramène à l’équilibre du vivant. On pourrait le qualifier de parfaite imperfection. Mon travail contient toujours une constante de deux entités très antagoniques, la mort et la vie, l’organique et le virtuel." Un équilibre avec lequel composent les artistes, constamment au bord du précipice, et encore plus, on le comprend aisément, en ces temps incertains. Plusieurs fois primée au cours de sa carrière, notamment lauréate du Prix Pictet en 2015, la photographe française reconnaît le doute qui s’installe à chaque nouveau projet, l’impression de "recommencer à zéro, "de ne plus rien savoir". Mais qu’importe les récompenses, qu’importe la reconnaissance. "Rien de nous oblige à faire ce qu’on fait, il n’y a aucune nécessité de l’art", constate Valérie Belin, rappelant au passage la fragilité de ce statut. "On est confronté comme tout le monde à la dureté de la vie, des relations sociales et professionnelles. Il faut arriver à se protéger pour se défendre mais garder sa sensibilité, sa fragilité, sa perméabilité." Et se tourner vers un autre métier quand l’abîme se rapproche trop? "Non, je serais incapable de faire autre chose."
Si son imaginaire a été entravé par la pandémie de façon "pernicieuse", sa quête de l’être humain dans toute sa complexité reste une source d’inspiration intarissable, dans son métier comme sa vie personnelle: "Mon travail peut sembler froid dans sa facture, mais j’entretiens un rapport emphatique avec mes sujets et l’humain me fascine." Directeur de Photo Elysée de 1996 à 2010, William A. Ewing abonde, soulignant le "plaisir de travailler avec une artiste, curieuse, honnête avec elle-même et ouverte au monde, qui n’a pas fini de nous surprendre". Valérie Belin, elle, se languit de retrouver cette "impulsion naturelle" à sortir, aller vers les autres, retourner au théâtre, au musée, toutes ces choses qui ont été brutalement évacuées de nos quotidiens. "C’est maintenant qu’il faut être solidaire et ne pas baisser les bras."
Emilie Matthsy
Cet article a été rédigé pour L’Elysée hors champ, un journal en ligne réalisé en partenariat avec le journal Le Temps lors de la fermeture du musée pour son déménagement à Plateforme 10. L’Elysée hors champ était actif de septembre 2020 à décembre 2022.