The Valley
C’est en 1998 pour le compte d’une revue anglaise que Larry Sultan se rend pour la première fois sur le site du tournage d’un film pornographique dans la Vallée de San Fernando, à Los Angeles.« Il s’agissait de la maison d’un dentiste de Van Alden. […] La première impression d’étrangeté passée, j’ai commencé à visiter les lieux, passant de pièce en pièce, traversant les chambres. C’était comme si j’avais reçu la permission d’entrer dans une maison de Los Angeles et d’imaginer à quoi ressemble la vie de ses occupants » dira-t-il. C’est le point de départ d’un travail personnel qui va durer cinq ans sur différents lieux de tournage de films X, dans des villas de San Fernando. Il connaît bien cette banlieue assez aisée puisqu’il y a grandi. La configuration des lieux - architecture, intérieurs, jardins, cours et piscines - investis quelques jours durant par l’industrie pornographique, lui rappelle son enfance.|
Les images de Sultan n’ont rien du documentaire sur le porno. Il s’intéresse à ce qui est hors du champ de la caméra : les temps morts, les pauses, les attentes (parfois interminables) entre deux prises de vue, les pièces désertées juste avant ou juste après le tournage d’une scène où des accessoires (draps, nécessaire de maquillage) côtoient les objets personnels des propriétaires absents (bibelots, jouets, tableaux, photos). Larry Sultan glisse ça et là dans ses images des éléments, partiels ou à l’arrière-plan, qui montrent sans équivoque qu’on est en présence de pornographie. La première impression de tranquille banalité induite par le décor - qui fait référence aux notions rassurantes du foyer, de la famille, du chez-soi - est immédiatement court-circuitée par une présence incongrue qui ne « colle » pas dans cet environnement. La cohabitation de ces deux mondes – celui de la pornographie (avec sa dimension industrielle, crue) et celui de la maison (associée au « cocon », au refuge) laisse perplexe. Bien que les acteurs photographiés alors qu’ils se reposent, boivent un café, discutent entre eux ou fument une cigarette, il n’est pas question ici de véritable détente. Une tension demeure. La majorité des acteurs restent souvent en « habit de travail » (donc nus, ou presque) durant ces moments où précisément ils ne travaillent pas. Ces femmes et ces hommes, qui retrouvent des gestes du quotidien (lancer un coup de fil à la baby-sitter, boire un verre d’eau ou se prélasser sur un canapé), nous renvoient, dans une tentative de banalisation ou de démystification, au rapport que nous entretenons avec la nudité et avec notre propre corps.
Larry Sultan stimule doublement le côté voyeur du spectateur en lui donnant un accès direct et privilégié au tournage de films X mais aussi en dévoilant l’intérieur de maisons, en l’absence de leurs occupants. La composition complexe des images et le jeu habile entre les éléments réels et les artifices nourrissent un discours elliptique sur les notions de chez-soi (« home ») et de désir ainsi que sur la relation tortueuse qu’il existe entre ces deux notions.
« Mais une fois que tout est fini, ces personnes ne se retrouvent pas au salon pour regarder ensemble leur série TV favorite. Elles ne montent pas non plus à l’étage pour aller se coucher. Au lieu de cela, elles remballent leur talons aiguilles, sous-vêtements affriolants et T-shirts trempés de sueur dans leur voiture. Elles échangent quelques tapes dans le dos et déposent des baisers pressés sur les joues de ceux qui, peu auparavant, étaient de torrides amants. Epuisées, elles reprennent la route à travers la Vallée et rentrent chez elles. »
- Larry Sultan